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littérature

27/02/2026

Mieux vaut écrire que guérir ? Le thème de la convalescence dans la littérature française contemporaine

Entre Munitions d’amour (Claudine Galea, 2025), Le Lambeau (Philippe Lançon, 2018) ou encore Réparer les vivants (Maylis de Kerangal, 2014), la littérature française contemporaine présente une tendance vers le récit de convalescence, devenant ainsi le support d’une réparation qui s’opère par les mots.

Par admin

Bien différents des livres de développement personnel ou des romans de pure fiction, les récits qui abordent le thème de la convalescence se situent bien souvent à la frontière des genres. Raconter une convalescence, c’est en quelque sorte décrire un état d’entre-deux, un retour à la vie normale, une forme de documentation, un archivage des émotions endurées, une mise en récit d’une étape de la vie dont on ne sort pas indemne. Récits du corps, aventures dans l’univers médical, les expériences de la réparation humaine font l’objet d’une retranscription par le biais d’une stylistique mouvante et sensible. Mais alors, comment ces récits s’écrivent et s’inscrivent-ils dans un acte de réparation ?

Une prise de conscience du corps 

« Force est donc de constater que la littérature, dans une acception large du mot que nous retiendrons, devient ainsi aujourd’hui communément une médecine de l’âme » affirme Alexandre Genfen, directeur de recherche au CNRS. (Réparer le monde, La littérature face au XXIe siècle, 2019)

Si les liens entre médecine et littérature ont déjà pu faire l’objet de recherches scientifiques (comme Rita Charon et la « médecine narrative », qui ouvre la voie à une réflexion sur la nécessité de se raconter soi-même), il semble qu’une des frontières entre ces deux disciplines se trouve aussi dans la réalité physique de l’écriture : c’est avant tout une activité qui fait usage des mains et donc du corps. 

Lorsque Claudine Galea, écrivaine et dramaturge, raconte son parcours, de l’annonce jusqu’aux traitements post-opératoires de son cancer du sein dans Munitions d’amour (Espaces 34, 2025), elle défend aussi l’idée que l’écriture sert à « re-transposer toutes les micro-expériences du corps ».  (interview France Culture, 2025).

Le texte prend la forme d’une suite de phrases courtes et évocatrices, où les mots simples résonnent de manière universelle et où les sensations deviennent la matière première du texte. Il semble alors que son écriture permette de mettre en lumière des sensations profondes et inconscientes, comme le relève l’anaphore « En vérité », récurrente au début du livre : « En vérité ton corps savait qu’il y avait de la malignité quelque part en lui et qu’il allait falloir faire face à un moment donné. » (Munitions d’amour, 2025). En tant que dramaturge, Claudine Galea explore aussi la lecture de son texte sur scène. L’autrice alterne entre le « je » et le « tu », à la manière d’un monologue qui révèle toute la complexité des émotions ressenties. Cette manière de s’exprimer envers elle-même montre aussi une forme d’empathie vis-à-vis des lecteurs qui peuvent ou non avoir traversé la même chose. En racontant sa convalescence, Claudine Galea ouvre ainsi la voie à l’idée d’une littérature qui soulage. Comme d’autres, elle fait partie de ces auteurs et autrices qui cherchent à rapprocher l’écriture de la vie.

Claudine Galea ©Lucile Valentin

La confrontation au langage du réel 

Si au XIXe siècle, Sainte-Beuve parle d’une tour d’ivoire pour caractériser l’isolement de l’écrivain du reste du monde, les écrivains et écrivaines d’aujourd’hui tentent plus que tout de remédier à cette séparation entre la vie réelle et la vie littéraire. Il ne s’agit plus seulement de trouver en la littérature une fonction divertissante qui nous éloigne du monde dans lequel on vit, mais bien de s’y confronter et de trouver en sa mise en récit une source de réconfort, de consolation. 

Pour l’écriture de son roman Réparer les vivants (2014), Maylis de Kerangal a d’abord pris le temps de s’immerger dans le monde hospitalier afin d’en connaître le fonctionnement. Et cela passe notamment par le langage. Si ce chef-d’œuvre reçoit une dizaine de prix littéraires l’année de sa parution, c’est bien pour sa correspondance à la réalité et sa façon de mêler à l’écriture narrative des termes scientifiques que l’on emploie exclusivement dans un contexte médical. L’art de raconter la réparation, c’est aussi se confronter au langage des médecins, un langage scientifique, autonome et séparé de la vie quotidienne.  Dans cette fiction, c’est justement ce champ sémantique qui confère un certain réalisme à l’intrigue et à ses personnages : « Elle examine ensuite la compatibilité tissulaire avec le système HLA, également essentielle : le code HLA (Human Leukocyte Antigen) est la carte d’identité biologique du sujet, il intervient dans sa défense immunitaire et, s’il est quasiment impossible de trouver parmi les donneurs un sujet dont l’identité HLA soit rigoureusement identique à celle du receveur, ces codes doivent être le plus proches possible pour que la transplantation du greffon se fasse dans les meilleures conditions, et diminuer les risques de rejet. » (Réparer les vivants, Maylis de Kerangal) 

En matière de style, l’autrice a recours à des phrases longues et complexes, et fait notamment usage du tiret cadratin (–) pour étendre ses descriptions sous plusieurs angles, allant jusque dans le détail des micromouvements. Elle offre ainsi une vision cinématographique des faits racontés, à la frontière du documentaire. Un registre didactique permet aussi au lecteur de ressentir les questionnements essentiels auxquels l’expérience médicale peut nous confronter.

Maylis de Kerangal ©Lucile Valentin

Un temps suspendu 

La convalescence, par définition, c’est le temps durant lequel s’opère le rétablissement, le retour progressif à la santé après une maladie (source : CNRTL). C’est donc un état d’entre-deux, entre la réparation et le retour à la stabilité. Raconter la convalescence, ce serait donc reconstruire le temps fractionné, notamment après un événement ou une blessure traumatisante. C’est d’ailleurs ce que fait Philippe Lançon dans Le Lambeau (2018), où il parle de son parcours de reconstruction après les attentats de Charlie Hebdo en 2015. 

Entre les souvenirs violents de l’attentat, les sensations de son corps mutilé, les paroles restant dans sa mémoire et la description des soins intensifs qui lui ont été faits, les épisodes racontés s’entremêlent et fabriquent le temps du récit à la manière d’un rassemblement de fragments. Depuis sa chambre d’hôpital, Philippe Lançon écrit et trouve en l’écriture le moyen de retisser les liens avec sa famille, ses amis, mais aussi avec les soignants. L’écriture réaliste, parfois crue, permet de remettre de l’ordre dans la structure des événements, tout en acceptant les divagations de l’esprit en plein rétablissement. Dans ce parcours de reconstruction, l’écrivain fait par ailleurs de nombreuses références à sa culture littéraire, à ses héros ou auteurs favoris dont il admire le travail comme Xavier de Maistre et d’autres, comme une façon de voir en la littérature un accompagnement, un nouveau sens à la vie qu’il mène désormais. 

Philippe Lançon ©Lucile Valentin

Une littérature réparatrice ?

Finalement, raconter la convalescence semble bien s’inscrire dans un acte de réparation, aussi bien pour les écrivains qui se prêtent à cet exercice, mais aussi pour les lecteurs qui peuvent ressortir de l’expérience de lecture bouleversés. Dépeindre ses maux, c’est avant tout admettre ses blessures, et de là ouvrir la porte à une possible guérison. C’est aussi une forme d’écriture qui assume une certaine mouvance, une littérature qui ne cherche plus seulement à divertir mais à agir sur les lecteurs. Le temps est peut-être alors de considérer une vision pragmatique de l’art littéraire, qui permettrait de renouer avec soi-même, et donc d’une certaine façon de s’accomplir aussi bien en tant qu’écrivain qu’en tant que lecteur.

Lucile Valentin